Pourquoi parler d'ADN d'entreprise est-il absurde ?

 

L'ADN, un concept inopérant pour penser l'identité d'une entreprise

Il est devenu habituel de parler de l'ADN d'une entreprise, ou plus généralement d'une organisation. Ainsi, on entend dirigeants, directeurs de com ou des ressources humaines utiliser des phrases comme "Si nous faisons cela, c'est parce que nous pensons que ceci ou cela fait vraiment partie de notre ADN.", “L’innovation est dans notre ADN.”, “L’écoute du client est dans notre ADN.”

Tel ou tel projet de transformation est justifié et construit sur la base d’une une réflexion préalable sur l'ADN de l'organisation. Il est clair, et ce point est aussi banal qu'important, que sans un effort de réflexion et sans volonté, les actions de l'organisation seraient autres. On pourrait dire les choses autrement : s'appuyer sur son ADN pour agir revient à infléchir le cours naturel de la vie d'une organisation.

Le terme "ADN" est employé comme substitut du mot "IDENTITE". Il sert à désigner des caractéristiques qui sont profondément ancrées dans le fonctionnement de l’entreprise. Si vous réduisez votre IDENTITE à votre ADN, vous affirmez "Ce que je suis rélève entièrement de ma nature biologique", c'est-à-dire que votre comportement est entièrement déterminé par votre biologie indépendamment et malgré votre volonté, par quelque chose que, pour le moment (peut-être que cela changera rapidement), nous ne sommes pas en mesure de modifier selon notre gré.

En somme, vous affirmez haut et fort que vous n'êtes pas libre. La liberté humaine présuppose que l'homme est d'une façon ou d'une autre, capable de s'émanciper des déterminismes naturels, dont l'ADN fait partie. Si votre IDENTITE est votre ADN, par conséquent si vous n'êtes pas libre, il est impossible de ne pas agir en conformité avec votre ADN. Ce qui veut dire que mener une réflexion pour s'efforcer d'agir en fonction de son ADN est tout aussi absurde qu'inutile.

Or, il me semble que l'intention qui préside à une réflexion sur son ADN est foncièrement liée à un désir de liberté, à un désir de voir les actions de l'entreprise correspondre à une certaine image du monde, à une certaine philosophie, à certaines valeurs qui sont chères aux personnes qui mènent ces réflexions, dans un monde pressé où il est plus facile de céder à une urgence permanente qui nous abandonne à un sentiment de confusion et d'impuissance.

Un métaphore qui n'est pas innocente

Certains penseront que j’ergote bien inutilement et qu’il ont déjà perdu assez de temps à me lire. "Et alors ?", pourrait-on se dire, qu'est-ce cela peut bien faire de confondre ADN et IDENTITÉ ? N'est-ce pas au fond une simple métaphore, bien inoffensive ? C’est ici qu’il y a erreur. Les poètes et les prophètes, mais aussi les scientifiques, depuis des millénaires, utilisent la formidable capacité du langage humain à produire des métaphores. Les métaphores ont un pouvoir de persuasion bien plus fort que les longs raisonnements ; elles déterminent des chemins de pensée et en interdisent d’autres. Aucune métaphore n'est donc inoffensive. D’ailleurs, j’invite chaque lecteur à lire ce petit livre de l’un des fondateurs de l’école de Palo Alto, Paul Watzlavick, intitulé Le Langage du Changement, et dans lequel il décrit précisément le pouvoir des formes imagées de l’usage de la langue.

Une façon de mieux faire comprendre comment les mots que nous utilisons sont susceptibles de nous influencer est de vous inviter à remarquer que sur une journée vous utilisez une multitude d'énoncés dont le sens, si vous y réfléchissez quelque instant, est plutôt approximatif. Une bonne partie du temps, nous parlons sans penser à ce que nous disons. Et cela est encore plus vrai dans le cadre professionnel où le temps pressé, ou dans les moments de représentation où l'impression que l'on fait à son auditeur compte plus que le sens de ce que l'on dit, et où au final, on finit par dire des choses sans bien les comprendre. Ce qui n'empêche pas le langage de faire son effet, c'est-à-dire de véhiculer des significations, des connotations indésirables. Je crois que tout ce qui auront fait un travail de développement personnel comprendrons assez clairement comment le langage que nous utilisons peut nous nuire.

A ceux qui douteraient de l’influence potentiel du langage sur nos esprits, on pourrait faire remarquer que tous les régimes totalitaires ont essayé de modifier le langage. A ce propos, il est possible de lire le petit livre de Victor Klemperer intitulé La langue du Troisième Reich. Pensez à la novelangue pour dont parle Goerge Orwell dans 1984.

A parler d'ADN en interne, vous pouvez faire passer l'idée, peut-être aux antipodes de vos intentions, que "Telles et telles valeurs, croyances, etc. sont intouchables ou indiscutables car inscrites dans la nature biologique de l’entreprise." En effet, on ne modifie pas un ADN, pas plus que les lois de la gravitation, en pensant ! Du coup, vous vous privez peut-être de remarques riches. Au fond, un ADN, ça ne discute pas.

L'ADN, un concept de communication creux

Autre confusion, très répandue celle-ci. Un trait de l'ADN c'est qu'il agit indépendamment de nous, ce qui peut conduire à penser qu'une fois qu'un collaborateur affirme "J'adhére à l'ADN" la nature fera le reste pour que son comportement se conforme à celui-ci. Confusion qui me semble contribuer au fait étonnant que très très peu d'organisations prennent le temps d'accorder leur langage et celui de leurs collaborateurs. Un ADN n’a pas besoin d’être interprété !

Suffit-il de proclamer, même après un court séminaire d'où émerge un engagement du type "Nous voulons être humains, innovants, et respectueux de l'environnement" pour que l'on puisse penser qu'il y a un consensus et que ce dernier va se traduire par des actions conformes au langage utilisé ? Le plus souvent, arrivé là et compte tenu des méthodes d’intelligence collectives habituellement utilisées qui dispense de tout esprit critique, on ne dispose que d'une vague apparence de consensus. Les concepts "humains", "innovants", "respects", et bien d'autres que l'on trouve dans les chartes éthiques ou les textes présentant la philosophie ou les valeurs d'une entreprise sont des mots valises propres à générer des malentendus dramatiques qui ont un impact fort sur l'organisation.

Il suffit de réfléchir aux effets potentiels sur un collaborateur d'une prise de conscience du type "Ces valeurs ne sont que des mots". Nous ne sommes pas encore habitués à nous intéresser à l’impact d’une incohérence entre les valeurs ou la philosophie de l’entreprise et les actes. D’ailleurs, à ma connaissance, il n’y a aucune étude qui cherche qui tente d’établir les différents effets que ce genre de phénomène peut avoir pour une entreprise. L’esprit Taylorien qui est encore si présent dans les organisations, et qui s’efforce de réduire les collaborateurs à des rouages dans un mécanisme (autre métaphore intéressante !!!)  ne s’intéresse pas à ce genre de choses pour penser la performance d’une entreprise. Un rouage, une pièce de machine, n’a pas besoin de valeurs, d’éthique, de respect…! Cela n’a aucun sens pour qui a foi dans la métaphore de l’entreprise comme machine.