Pourquoi l'entreprise va-t-elle devoir se doter d'une "âme" ?

 

Dans les trente ans qui ont suivi la seconde guerre mondiale, les pays dits “développés” ont achevé en une génération ce que Jean Fourastié avait appelé en 1949 “Le Grand Espoir du XXième siècle”, c’est-à-dire ”affranchir (Leur) peuple des ravages physiques de l’humanité traditionnelle, épidémies, disette, misère, précarité de la masse des pauvres, écrasement du travail, ...)” Les progrès réalisés dans les conditions de vie matérielle auraient paru invraisemblables aux hommes et femmes des siècles passés, et même à ceux qui, au XIXème siècle, dénonçaient la misère dans laquelle évoluait l’immense majorité des Hommes.

 

Toutefois, tout progrès a son prix. Tout progrès engendre paradoxalement ses désillusions. En accomplissant le Grand Espoir du XXième siècle, nous avons appris deux choses. La première c’est que l’éthique consumériste, qui a été nécessaire pour absorder les immenses capacités de productions engendrées par les progrès techniques et l’organisation scientifique du travail, n’était pas suffisante pour donner à la vie humaine un sens véritable et durable. Par ailleurs, à la fin des Trente Glorieuses, nous avons commencé à disposer des connaissances scientifiques et de moyens techniques suffisants pour nous représenter l’impact désastreux du mode de production industriel sur la biosphère.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un dilemme sans précédent. Il ne nous paraît pas souhaitable, et il n’est d’ailleurs pas possible, de faire machine arrière. Mais alors, comment continuer à améliorer la vie des humains sans continuer à détruire les fondements matériels de cette vie ? L’entreprise est au coeur de ce dilemme. Au regard de l’histoire, il est clair qu’aucun progrès dans les conditions de vie matérielle des Hommes n’aurait été possible sans cette institution que l’on appelle l’entreprise. Il est clair également que cette dernière, dans la mesure où elle est conçue comme une entité destinée uniquement à maximiser ses profits indépendamment de toutes autres considérations, est un des principaux agents de destruction de l’environnement.

Ce qui place les générations au travail, en particulier la génération Y, cette génération élevée dans le bain de l’éthique consumériste et dans un monde conscient des grands enjeux écologiques, dans une situation très inconfortable. Elle ne peut plus, comme la génération des trente glorieuses, se dire qu’en travaillant dur dans une entreprise qui cherche à maximiser son profit, et à faire toujours plus de croissance indépendamment de toutes autres considérations, elle contribuera à bâtir un avenir meilleur pour ses enfants.

Il n’est donc pas étonnant de constater que dans tous les pays dits “développés”, tandis que nous devenons toujours plus riches (Nous sommes deux fois plus riches qu’à la fin des Trente Glorieuses), et que nous vivons une époque des progrès technologiques inouïs, la plupart des gens ont une sorte de mauvaise conscience et sont pessimistes à l’égard de l’avenir de nos enfants.

L’entreprise peut jouer un rôle majeur dans l’accomplissement des grands défis du XXIème siècle. Et en regardant d’une part l’histoire du développement des entreprises depuis le début de la révolution industrielle jusqu’à l’avènement de ce que C.Anderson a appelé les “trois forces de la Longue Traîne”, et d’autre part l’évolution des aspirations à l’égard du travail, on peut déceler les signes d’un changement historique. Le développement du web, la démocratisation des outils de communication (Ordinateur et smartphones), l’avènement des réseaux sociaux, la multiplication des logiciels et applications nous rendant capables de produire des informations de différentes nature presque gratuitement, a changé (sans que nous en ayons bien conscience) un rapport de force historique entre l’entreprise, les collaborateurs et les consommateurs.

Depuis l’invention des marques au dix-neuvième siècle, au moment où sous l’effet de l’augmentation de la production et du développement de circuits de distribution toujours plus étendus il devient nécessaire de fonder la relation de confiance entre le producteur et le consommateur, les entreprises ont disposé d’un quasi-monopole concernant le discours sur elle-même ou sur leur produit. La seule limite gisait dans le pouvoir de la presse, de la radio puis de la télévision. Toutefois, les modèles économiques des grands médias de masse étaient fondés pour l’essentiel sur la publicité payées par les entreprises. Aujourd’hui, l’évaluation des entreprises par les internautes (qu’ils soient clients ou collaborateurs) est indépendante de toute considération économique, et par conséquent nettement plus libre.

L’entreprise a perdu dans les vingt dernières années le monopole du discours sur soi, son fonctionnement interne, ses produits, etc, et ce au moment même où les clients sont devenus plus difficiles à convaincre. L’entreprise doit maintenant se situer sur un pied d’égalité avec la communauté des internautes, ce qui implique de développer des relations de confiance fondées sur le dialogue. Cette obligation en entraîne une autre : les entreprises doivent se personnifier davantage et se mettre à l’écoute de leurs parties prenantes internes comme externes. Il est difficile de nouer des relations de confiance au sein d’une communauté sans avoir “une personnalité”, “un esprit”, “une âme”, autrement dit sans exprimer une vision du monde, une éthique, une vision du rôle que l’on veut jouer dans ce monde, bref sans donner un sens véritable à son action. Et évidemment, avec la pression à la transparence, il devient de plus en plus difficile de considérer que cette personnification n’est qu’une affaire d’apparence ou de communication. Le sens que les entreprises donneront à leur action devra naturellement rencontré les aspirations profondes de leurs parties prenantes. Nulle doute que la plupart d’entre nous souhaiterait sortir de la mauvaise conscience à l’égard de l’avenir de nos enfants. Les entreprises, qui à l’instar d’Interface Flor, se montreront capables de capter ses aspirations profondes disposeront d’un gisement de bonne volonté indispensable pour innover et bâtir un avenir meilleur.

 

 
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