Pourquoi l'entreprise crée-t-elle du non SENS ?

 

 

 

Il y a quelques mois, il m'a été demandé de présenter le concept de philosophie d'entreprise devant un public de dirigeants et cadres dirigeants. Je disposais de vingt minutes seulement. Aussi, ai-je décidé de me concentrer sur un aspect qui me semble particulièrement important. Une entreprise a une philosophie seulement si elle rompt avec la conception ordinaire de l'entreprise selon laquelle la seule responsabilité sociale de l'entreprise est la maximisation de ses profits. C'est là une condition nécessaire, mais pas suffisante (Je reviendrai ailleurs sur ce point qui mérite un développement). 

Pour avoir une philosophie, une entreprise doit commencer par élaborer une réponse à la question suivante :

  • Quel SENS a notre action collective ?

Et la réponse ne peut pas être seulement : maximiser nos profits. Toutefois si répondre à cette question est nécessaire, ce n’est pas suffisant. Encore faut-il que cette réponse soit déclinée d'une certaine manière au niveau de la stratégie et des objectifs opérationnels et enfin au niveau des pratiques de travail. Ce qui distingue une entreprise ayant une philosophie d’une autre, c’est que son but ultime n’est pas la maximisation de ses profits mais la mise en oeuvre de sa philosophie ou d’un projet qui a du sens. Je ne dis évidemment pas que les profits n’ont aucune importance. Laissez-moi clarifier les choses à l’aide d’une comparaison.

Un être humain doit manger boire en quantité suffisante pour survivre et se croître. Il n’a pas le choix. Pour autant, il serait cependant absurde de considérer que boire et manger constituent les plus hautes fins de l’existence humaine. Il en va de même des entreprises ayant une philosophie. Les entreprises sont des entités que nous avons créées et qui doivent être profitables pour survivre et se développer. C’est une nécessité. Tout le monde en conviendra. Toutefois, doit-on pour autant penser que la raison d’être d’une entreprise doit se limiter à survivre et croître ? Est-ce suffisant pour considérer qu’elle assume sa responsabilité sociale ?

Cette conception classique est largement et fermement ancrée dans l’esprit d’un grand nombre de personnes : dans la tête des dirigeants, des politiques, des économistes mais aussi, je dois dire que cela me surprend toujours, dans la tête de militants d’ONG et d’associations diverses et variées. Cet enracinement ne tient pas en général à une argumentation logique implacable. Cette conception est bien plutôt acceptée comme une ÉVIDENCE, comme allant de soi, un peu comme s’il s’agissait d’une loi de la nature ou même d’une loi divine. Nous ne ressentons pas le besoin de la justifier rationnellement. Et si tel est le cas, c’est me semble-t-il parce que nous avons pour ainsi dire éprouver son efficacité à une certaine époque de notre HISTOIRE et de façon très intense.

Je crois que ce qui a fondé notre confiance, notre adhésion à l’idée que les entreprises n’avaient pas d’autres préoccupations à avoir que la maximisation de leurs profits, c’est l’époque des TRENTE GLORIEUSES. A la lumière de la fulgurance des progrès économiques accomplis sur une si courte période, l’utilité sociale des entreprises est si évidente qu’il n’y a alors aucune raison d’attendre plus d’elles que la maximisation de leurs profits (à part évidemment le respect de la Loi).

 

L’âge d’or des Trente Glorieuses

Que s’est-il passé de si incroyable en France entre 1946 et 1973-5 et qui permet de comprendre pourquoi cette époque garde dans notre mémoire collective le statut d’un paradis perdu ? La première chose remarquable à propos de cette période est le taux de croissance moyen d’environ 5% par an. Ce taux nous a permis de multiplier par 4 la production nationale. C’est un taux exceptionnel. Entre 1820 et 1950, le taux annuel moyen de croissance a été en France compris entre 1.15 et 1.63, ce qui a permis de multiplier par 5.75 la production nationale en 130 ans.  Pour étoffer encore la comparaison,  entre 1973 et 2007, il fut de 2%, ce qui fait que la période de croissance que nous avons vécu depuis 1975, si l’on excepte la période exceptionnelle des Trente Glorieuses,  la plus dynamique de notre histoire. D’ailleurs, en quarante ans, nous venons de multiplier par 2.2 la richesse nationale, ce qui, encore une fois, à l’échelle de l’histoire représente une performance remarquable.

L’ouvrage de Fourastié commence par une comparaison entre deux villages : Madère et Cessac. La description du premier illustre le mode de vie d’un pays non “développé”, la seconde celle d’un pays “développé”. A l’issue de cette description comparative édifiante, Fourastié nous apprend qu’il s’agit en fait d’un seul et unique village typique à trente d’interval, un village qu’il connaît bien pour y avoir vécu : ce village, c’est Douelle.

Quelles différences rendent la comparaison si édifiante ? Je ne peux pas ici tout vous livrer. J’ai choisi quelques données particulièrement impressionnantes :

  • L’espérance de vie à la naissance passe de 62 à 72 ans.

  • Sur 21 naissances annuelles, on compte deux décès de bébés de moins d’un an en 1946, tandis qu’en 1975, pour 14 naissances, on ne compte plus qu’un décès tous les 5 ans.

  • La taille moyenne des adolescents de vingt ans est passée de 165 cm à 174.

  • En 1946, sur 163 logements et une population totale de 543 âmes, on compte 3 cuisinières à gaz ou électriques, 5 réfrigérateurs, aucune machine à laver, 10 WC intérieur à chasse d’eau, 2 chauffages centraux, 5 téléphones, 5 automobiles, 50 radios et 2 télévisions.

  • En 1975, pour 212 logements, et 670 habitants, on compte 197 cuisinières, 210 réfrigérateurs, 180 machine à laver le linge, 150 WC intérieurs, 100 chauffages centraux, 110 téléphones, 250 radios, et 200 tv.

  • La durée de travail nécessaire pour se procurer les aliments usuels a été très réduites également : de 24 minutes à 10 pour un kilo de pain, de 45 à 13 minutes pour un kilo sucre, de 7h à 1h25 pour un kilo de beurre, et de 8h à 45 minutes pour un kilo de poulet.

  • Le nombre moyen de kilomètres parcourus en une année a été multiplié par 60 à 80.

Quelques autres données édifiantes, cette fois-ci à propos de la France. En trente ans :

  • La population totale passe de 40.5 à 52.6 millions.

  • Le niveau de vie est multiplié par environ 3.5.

  • Le temps de travail annuel moyen passe de 2100 heures à 1875 (3800 heures en 1830).

  • La population active est passée de 20.5 à 21.8 millions, et le taux d’activité a baissé fortement, passant de 51.4 à 41.4.

  • Sur la plan de la productivité agricole, les chiffres sont les suivants : “En 1700, 10 agriculteurs moyens nourrissaient fort mal 17 personnes ; en 1846, 25 seulement encore, mais un peu moins mal ; en 1946, 55. En 1975, 10 agriculteurs moyens nourrissent fort bien 260 personnes.

  • En 1975, sur 1000 femmes nées, 523, plus de la moitié, dépassent l’âge de 80 ans, quand deux siècles plus tôt seules 50 y parvenaient, et 400 atteignaient l’âge de 40 ans.

  • Cette période, par la réduction du temps de travail, invente aussi le temps libre et voit les dépenses en biens et services “culture et loisirs” multipliée par 5 environ.

  • La production industrielle est multipliée par 5.

En trente ans, en raison des progrès scientifiques et techniques, la France a achevé la réalisation d’une grande oeuvre, ce que Fourastié avait appelé en 1949, le Grand Espoir du vingtième siècle, c’est-à-dire (Je cite le début de sa conclusion)

“affranchir son peuple des ravages physiques de l’humanité traditionnelle (famines (5 en vingt ans plus une grande disette entre 1769 et 1789), épidémies, disette, misère, précarité de la masse des pauvres, écrasement du travail, ...)”

A la lumière des ses progrès extraordinaires rendus possibles par les entreprises, on peut se dire que la question de la responsabilité sociale, c’est-à-dire, finalement, la question de l’utilité sociale des outils que sont les entreprises, n’a pas besoin d’être posée.

La Chute

Toutefois, depuis la fin des Trente Glorieuses, les choses ont changé. Depuis, à mon sens, c’est la prise de conscience progressive de ces faits qui vient petit à petit saper la confiance dans l’idée qu’il n'y a rien de plus à attendre des entreprises que la maximisation de leurs profits.

LA FIN DE L’ILLUSION et de L’UTOPIE

Fourastié considérait d’ailleurs la réalisation du Grand Espoir du Vingtième siècle comme un succès paradoxal. A travers sa réalisation, écrit-il, [La France] a tenté en outre - elle a cru le pouvoir - réaliser par ce progrès physique même, l’harmonie sociale et le bonheur personnel : c’est un échec.” Il fait à propos du village de Douelle qu’il a décrit au début de son ouvrage le constat paradoxal suivant : “Douelle fut probablement plus heureux dans sa misère qu’il ne l’est dans son opulence.” Il ne soutient pas pour autant qu’il faudrait revenir en arrière. Ce constat, il le fait aussi pour la France dans son ensemble. A la fin des Trente Glorieuses, d’autres économistes se sont intéressés à la relation entre l’augmentation du niveau de vie et le bonheur ressenti. C’est un sujet actuellement débattu chez les économistes depuis la publication en 1974 des travaux de Richard Easterlin. (citation p. 231?). Il se pourrait donc qu’un seuil de satiété existe au-delà duquel l’augmentation du niveau de vie n’est plus corrélée à celle du bonheur subjectif. Un salarié ou un dirigeant qui en a conscience aura naturellement tendance a chercher son bonheur ailleurs que dans un enrichissement matériel indéfini. Ce qui ne signifie pas que cet ailleurs se situe forcément et entièrement en dehors de l’entreprise.

LA PRISE DE CONSCIENCE ÉCOLOGIQUE

Les Trente Glorieuses nous ont aussi pour ainsi dire pris dans un piège dont nous ne sommes pas sortis et qui représente l’un de nos grands défis du vingt-et-unième siècle. Nous nous sommes habitués à un rythme très important d’augmentation du niveau de vie. Pour parvenir à améliorer de façon aussi importante nos conditions de vie, nous avons dû apprendre l’insatisfaction permanente sans laquelle il n’y a pas de société de consommation. Mais dans le même temps, un peu d’imagination montre que la perpétuation de ce rythme sur le long terme n’a aucun sens. Même en prenant un taux de croissance de 2% l’an, le taux moyen depuis 1975, et en l’appliquant sur un siècle, on obtient un niveau de richesse collective multipliée par 7.2 par rapport à celui d’aujourd’hui. Sur deux siècles, on trouve un coefficient de 52.5, sur trois siècle, de 380, sur 5 siècle, de 20000 environ. Je ne vois pas bien à quel mode de vie désirable, et physiquement possible, cela pourrait correspondre ! Fourastié le fait lui-même remarquer dès 1979. On pourrait penser que la nouvelle économie est davantage centrée sur la consommation d’informations et de produits culturelles. Certes, maîs, la limite est alors notre attention qui elle n’est pas multipliable à l’infini. Peut-être que les nouvelles technologies visant à augmenter l’Homme nous conduiront à accroître nos capacités d’attention, mais en attendant que cela soit possible, et à supposer même que cela soit souhaitable, mon argument reste valable.

Le second fait, c’est la découverte et la prise de conscience des limites écologiques de notre système économiques. C’est au cours des années 1960 et 1970 que les scientifiques découvrent, et à leur suite le grand public, l’impact et les limites de la forme de vie industrielle et tertiaire sur l’environnement : le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources, l’extinction accélérée des espèces vivantes et la disparition d’une biodiversité importante pour notre survie.

Conclusion : LA RÉALISATION DU GRAND ESPOIR DU VINGTIÈME LAISSE UN VIDE.

Pour la génération de mes grands-parents, nés au début des années trente, moins de quinze après la première guerre mondiale, et la dernière grande épidémie en Europe (Grippe Espagnole : 20 millions de morts), au milieu de la crise de 1929, et à l’aube du plus grand cataclysme mondiale, la perspective de réaliser le grand espoir du vingtième siècle en une génération avait un sens fort. Tripler le niveau de vie de 1946 en trente ans avait beaucoup, beaucoup de sens. Pour mes grands-parents, le fait que la filature dans laquelle il travaillait cherche à accroître ses profits était une bonne chose, car ils savaient qu’ils en profiteraient, et ils avaient raison.

En revanche, pour quelqu’un de ma génération, né dans les années quatre-vingt ou quatre vingt-dix, à une époque où ce qui était un luxe en 1946 est devenu banal, tripler le niveau de vie en trente an n’a absolument aucun sens, cela ne correspond à aucune aspiration profonde pour laquelle nous pourrions nous engager corps et âme. Ce n’est pas le défi de ma génération. Et pour la génération de mes enfants ? Encore moins.

En travaillant dur, en gagnant bien leur vie, en consommant de plus en plus, et en servant au sein des outils du développement économique que sont les entreprises, mes grands-parents pouvaient honnêtement avoir le sentiment qu’ils participaient à quelque chose de bénéfique, et même de grandiose. Ils pouvaient être certains de préparer une avenir meilleur à leurs enfants. Nous pouvons presque être certains du contraire.

Or aujourd’hui, dans la très grandes majorité des entreprises, tout se passe encore comme si la maximisation des profits était la seule et unique chose qui comptait. Le reste, le supplément d’âme, la RSE, ne sont en général pas suffisamment intégrés. Pendant les Trente Glorieuses, les États Providence se chargeaient de donner une orientation globalement profitable à la “main invisible du marché”. A la fin de cette période, ces derniers ont progressivement commencé à abandonner cette fonction. Et aujourd’hui, il paraît difficile de déceler un projet pourvu de sens chez les États modernes et riches. De façon étonnante, les attentes des consommateurs et des collaborateurs semblent se tourner vers l’entreprise qui représente peut-être un échelon où l’action individuelle peut se traduire par des effets visibles et s’inscrire dans un projet collectif pourvu de sens.