Pourquoi est-il important de définir l'entreprise libérée ?

 

Il y a trois ans, alors que je passais le week-end dans les montagnes Vosgiennes, l’ami qui me recevait me dit “Tiens, mardi prochain, ça devrait t’intéresser, nous faisons venir Jean-François Zobrist à la CCI pour une journée entière de conférence.” “- Qui ça ?”. “- C’est l’ancien patron de Favi, une entreprise libérée de Picardie.” Je n’avais alors jamais entendu parlé ni de Jean françois Zobrist ni de l’entreprise libérée. Deux jours plus tard, j’allais assister à la conférence de Zobrist. Je dois dire que j’en fus profondément impressionné et enthousiasmé.

Depuis cette rencontre, j’ai cherché à approfondir le sujet en lisant évidemment le livre d’Isaac Getz, en interviewant différents libérateurs, et en écrivant avec son libérateur un ouvrage sur l’une des entreprises dont parle I.Getz dans son livre : Sew Usocome. Pendant presque un an, j’ai collaboré avec Michel Munzenhuter pour écrire ce livre.

Dans le cadre de mon activité, j’ai aussi fait le connaissance de nombreux dirigeants et cadres dirigeants. Certains étaient engagés dans “la démarche de libération”, d’autres avaient simplement un point de vue sur la question. Certains me disaient “en faire sans le savoir”, d’autres affirmaient “être contre l’entreprise libérée, tout en en faisant aussi” ou “Ne pas y croire (comme s’il s’agissait d’une question de foi)”. D’autres encore disaient préférer l’expression “entreprise qui libère les énergies”. Au final, ce qui me frappait le plus dans ces réactions, c’est que tous et toutes semblaient à peu près sûrs de savoir ce qu'est l’entreprise libérée, mais personne ne se donnait jamais la peine de l’expliciter, et surtout, la très grande majorité avait une relation ambivalente avec "L'entreprise" libérée" comme si derrière ce concept se cachait différentes conceptions. Après y avoir réfléchi, je crois qu'il y a grosso modo deux conceptions bien souvent confondues de cette tendance managériale forte : une conception utopique et dogmatique véhiculée largement par I.Getz lui-même et J.F.Zobrist et une conception plus pragmatique et consciente de la complexité du fonctionnement d'une organisation. J'y reviendrai dans un prochain article. 

 

On pourrait bien sûr penser que définir l’entreprise libérée ne présente aucun intérêt, que cela n’intéresse que les “chercheurs” mais pas les Hommes d’action. L’idée que la théorie et la pratique sont radicalement séparées, et que la pratique est supérieure à la théorie, sont très présentes dans le monde de l’entreprise. La théorie est perçue le plus souvent comme une perte de temps. On réclame du pratico-pratique, de l’utile.  Personne ne semble voir que cette obsession de l’utilité dans ce tout ce que nous faisons, obsession que j’ai également vue à l’oeuvre dans l’enseignement lorsque j’ai participé à la formation des professeurs des écoles, cette obsession de l’utile est le principal rempart à une prise de recul et une réflexion qui pourrait faire émerger un sens authentique dans le travail. Comment peut-on libérer sans avoir a minima une idée claire de ce que l'on entend faire, des principes qui sont à suivre ?

 

Je crois que cette confusion concernant la notion d'entreprise libérée est aujourd'hui dans de nombreux esprits, et qu'elle est dommageable en pratique. La force de l'oeuvre d'Isaac Getz réside dans le nombre et la diversité des récits qu'il présente, moins dans sa capacité à construire  un concept clair. L'avantage des récits, c'est qu'ils permettent de séduire plus largement. Les histoires attirent plus et ont davantage de pouvoir de persuasion que les démonstrations un peu austères et les analyses conceptuelles. Le problème avec les récits juxtaposés, c'est qu'ils permettent justement à tout un chacun de penser que en un certain sens il est libéré ! Parce qu'il est cool avec ses collaborateurs, parce qu'il a viré sa directrice commerciale, rebaptiser une petite unité de production "mini-usine", etc. 

On trouve néanmoins une définition de l'entreprise libérée chez Getz, officiellement reprise pour le campus des entreprises libérée en novembre dernier. 

« Il s’agit d’une entreprise dont la majorité des salariés est complètement libre et responsable d’entreprendre toute action qu’elle-même – pas leurs chefs ou les procédures – décide comme les meilleures pour la vision de son entreprise. » Isaac GETZ et Brian CARNEY (in Liberté et Cie – Flammarion)

Je mets au défi n'importe laquelle des entreprises présentées par Getz de démontrer qu'elle satisfait cette condition ...