Peut-on libérer sans libérateur ?

Depuis que j'ai commencé à m'intéresser aux entreprises libérées, une petite question me trotte dans la tête : ne serait-il pas possible de libérer les entreprises par la base, ou plus généralement sans attendre un homme providentiel, le fameux leader libérateur ? Bref, les salariés, quel que soit leur niveau hiérarchique, ne pourraient-ils agir de façon à provoquer un changement ? Sont-ils voués à attendre un messi ?

Il est bien dommage que la mise en oeuvre d’une tentative de libération nécessite au fond la présence d’un dirigeant providentiel. Au fond, ce serait assez pratique s'il existait d’autres façons, car comme chacun sait, les leaders libérateurs ne courent pas encore les rues.

Pourquoi faudrait-il un (dirigeant) leader libérateur ? J’ai échangé quelques mails avec Jean François Zobrist après l'avoir rencontré lors d'une conférence. Et je lui ai posé la question. Il m’a répondu simplement qu'il fallait un libérateur, et qu'il ne connaissait aucun cas où une libération se serait produite sans que cette condition ne soit satisfaite.

Mais chacun sait que l’expérience passée n’épuise pas le champs de ce qui est possible. Même si cela n’a jamais été fait, ce n’est pas pour autant impossible. L’histoire humaine jalonnée d’une multitude d’événements qui repoussèrent les limites de ce qui semblait possible au moment où il survinrent. Si on avait dit en 1789 à Louis XVI que quatre ans plus tard, il aurait été guillotiné par son peuple aimé, j’imagine qu’il ne l’aurait pas cru un instant. D’ailleurs, il en aurait probablement été de même si l’on avait annoncé la même chose à ceux qui prirent la Bastille.

J’ai repris ensuite le livre d'Isaac Getz à la recherche d'une réponse à ma question, et me suis rendu compte qu'il y répondait. Quel est son point de vue ? La citation suivante nous le dit :

“Pourquoi le chef d’entreprise et pas quelqu’un de l’intérieur ? Parce que l’entreprise traditionnelle est une hiérarchie et que seul le patron possède le pouvoir de démanteler cette forme bureaucratique et d’en construire une autre, radicalement différente.” (p.369)

Je dois dire que cet argument ne me convainc pas. Il me semble un peu rapide. Pourquoi ? Faisons une analogie avec le domaine de la politique, où il existe depuis un certain nombre de siècles des institutions centralisées, dont la description correspond assez bien à ce qu'a en tête Isaac Getz. Et pourtant, il y a un grand nombre de cas de révolutions (plus ou moins réussies) par la base dans l'histoire. Qu’on pense à nos révolutions à nous français, à peu près une tous les 30 à 50 ans depuis deux siècles. Que l’on pense à Gandhi qui sans tirer un seul coup de feu, et pour ainsi dire en marchant à libérer son pays de la tutelle d’un des plus puissants pays du monde. Et un milliers d’autres exemples. Les systèmes hiérarchiques et bureaucratiques dans lesquels le pouvoir était concentré entre les mains d’un seul ou d’un tout petit nombre furent souvent remis en cause voire détruit par les gens de la base. Le fait de disposer d’un pouvoir institutionnel n’est pas suffisant pour maintenir l’intégrité de l’institution en question. Et ce pour une raison assez simple à comprendre au fond : le fait de disposer d’un pouvoir dépend du fait que d’autres femmes et hommes vous reconnaissent comme détenteur de ce pouvoir.

Le fait de considérer que le système hiérarchique ne dépend pour sa survivre que de la personne qui est à sa tête ma paraît littéralement faux. La sociologie des organisations montre de façon assez claire que tout acteur d’un système dispose toujours d’une marge de liberté qui participe à maintenir ou modifier l’équilibre du système. D’ailleurs, Isaac getz lui-même reprend dans son travail le principe de subsidiarité selon lequel la légitimité du pouvoir est dans le peuple, dans les équipes.

Mon propos ne consiste pas à nier l’importance qu’ont ou qu’on pu avoir certains dirigeants dans la libération de leur entreprise, ni l’utilité d’un dirigeant un tant soit peu ouvert et éclairé. Je vais juste mettre en lumière une tension, voire une incohérence, dans la pensée de I.Getz. Par ailleurs, le fait de tout faire reposer sur le dirigeant libérateur engendre deux problèmes au moins.

On a tendance à associer une entreprise libérée de façon vitale à son leader. Le système ne pourrait lui survivre. Ce qui constitue une faiblesse importante pour un modèle de management qui exige plusieurs années d’efforts pour commencer à porter ses fruits. En somme, la position de I.Getz ou de J.F.Zobrist ne permet de poser la question de la pérennité des systèmes libérés.

Or là aussi, je crois que l’analogie avec le domaine politique peut nous donner de l’inspiration. A mesure que les états modernes se sont développés, ils ont cherché à résoudre le problème de la continuité en se dotant d’un institutions fondées sur des chartes, des constitutions précisant leur principes fondamentaux, le SENS profond de l’action collective. C’est cela me semble-t-il qui manque le plus aux entreprises libérées sur lesquelles j’ai quelques connaissances. Elles n’ont en général pas fait sérieusement ce travail sur le SENS de leur action collective. Et elles n’ont pas été capables de bâtir les institutions en internes permettant de garantir a minima la continuité dans l’action de l’entreprise.