Les pièges de la bienveillance

 

Voici quelques années que je participe plus ou moins en dilettante à la vie de certaines associations (une association accueillant les sans-abris, une autre destinée à proposer des activités aux jeunes parents et à leurs bébés, une association de Tango, une association d’aide au devoir, une ONG de développement et de lobbying, etc.). Ce sont des expériences très enrichissantes, car on trouve dans ces organisations plein de bonnes volontés, et une forte volonté de faire gratuitement quelque chose d’utile pour les autres.

 

S’il y a certaines personnes qui y cherchent excessivement du pouvoir, si cet univers n’est pas aussi rose que l’on pourrait s’y attendre lorsqu’on le fantasme - comme ce fut mon cas - on y trouve néanmoins des personnes formidables. J’y ai d’ailleurs trouvé quelques amis.

Toutefois, avec les années, je me rends compte qu’un même trait revient régulièrement : le caractère un peu bisounours sur les bords. Ce trait m’a souvent frustré en me donnant l’impression qu’en étant dominé par cet état d’esprit le groupe se bridait lui-même pour, finalement, des questions d’égo. J’emploie le terme de bisounours pour plaisanter et non pour stigmatiser les personnes qui pourraient correspondre plus parfaitement, à la description que je vais en donner. Et je constate aussi que l'attitude que j'ai à l'esprit sous l'appellation de "Bienveillance" se glisse aussi souvent dans le monde de l'entreprise.

Pour monter des projets bien conçus en s’appuyant sur un vrai dialogue, une équipe composées largement de bisounours n’est guère indiquée. Soyons plus précis : qu’est-ce qu’un bisounours ? Qu’est-ce qui caractérise la famille des bisounours ? Ce n’est que ma définition.

  • Ils sont tolérants, s’efforcent de ne pas juger les autres, et de respecter chacun quelle que soit sa singularité.

  • Tous les participants à un échange sont considérés comme des égaux, comme dans un dialogue (Voir l’article sur la différence entre Dialogue, débat et discussion).

  • L’esprit de tolérance a tendance à se fonder sur une théorie philosophique “le relativisme” d’après laquelle “Tout se vaut”.

  • Leur relativisme sert à éliminer ou réduire les risques d’autoritarisme (associé au réalisme : c’est-à-dire à l’idée qu’il y aurait des points de vue, des systèmes de valeurs préférables (ou supérieurs”), et vise à encourager chacun à exprimer son point de vue.

  • Les bisounours ont souvent un vif esprit anti-conccurrence ou anti-compétition, car ils associent la concurrence à l’avidité, la volonté de soumettre, de vouloir du pouvoir, d’écraser les autres : toutes ces choses étant l’apanage de la jungle de l’entreprise privée capitaliste.

  • La recherche de performance ou d’efficacité est perçue comme un moyen au service de ceux qui souhaitent dominer les autres.

A partir de ces quelques traits, on peut aisément comprendre pourquoi un bisounours peut avoir quelques difficultés à dialoguer, et finalement à échapper à ce que j’ai appelé la discussion (cf l’article sur le sujet).

Dialoguer exige d’envisager plusieurs points de vue distincts, voire franchement conflictuels. Parfois, les idées examinées véhiculent une charge affective désagréable. Et pourtant, ces mêmes idées peuvent constituer la solution au problème que vous vous posez, ce qui signifie qu’il faut être capable de les considérer indépendamment des émotions qu’elles nous inspirent de prime abord.

Dialoguer est un exercice d’argumentation fondée sur l’idée que certaines réponses valent mieux que d’autres. C’est justement le rôle de l’argumentation que de le montrer. Ce qui ne signifie pas qu’en toutes circonstances, il soit possible de parvenir à une réponse unique et évidente. Lorsque vous pensez par principe que tous les points de vue sont également vrais, il n’y a plus aucun sens à vouloir dialoguer.

L’argumentation suppose des compétences qui s’acquièrent par une certaine discipline, ou pour le dire avec une expression moins effrayant, par l’entremise d’un entraînement. En ce sens, apprendre à argumenter est une recherche de performance.

Affirmer votre point de vue, critiquer, argumenter, vous “battre” pour défendre un point de vue qui vous paraît solide fait facilement passer pour une personne voulant imposer son point de vue. Dans ce genre de situation, les bisounours auront souvent tendance à se concentrer sur la façon de communiquer tout en oubliant le contenu.

On dit souvent que la communication non verbale joue un rôle important dans la persuasion. C’est certain. Et, à n’en pas douter, il convient d’en tenir compte. Toutefois, il s’agit d’un état de chose modifiable. Plus vous vous efforcez de donner de l’importance à l’argumentation, moins vous êtes sensibles à d’autres facteurs purement cosmétiques (ce qui ne signifie que nous puissions totalement nous en affranchir).  

Les bisounours veulent éviter de blesser, de nuire, respectent la sensibilité de chacun, et n’aiment pas les conflits, les disputes. Du coup, par précaution, dans un échange, ils chercheront à éviter de contredire, de mettre en doute, de demander des clarifications. Ils éviteront également d’entrer dans des échanges qui peuvent susciter un désaccord important. Or c’est le cas de la plupart des questions complexes.

Le Bisounours est piégé dans une sorte de paradoxe : alors qu’il est en apparence en faveur du dialogue (puisqu’il refuse l’autoritarisme et qu’il affirme l’importance de la tolérance, et l’égalité entre tous les participants) son relativisme le conduit à juger toute tentative d’argumenter sérieusement (ce qui nécessite une conflictualité de points de vue) comme étant une forme d’autoritarisme (peut-être un peu bridée). Encore une fois, si vous pensez que tout se vaut, il n’y a aucun sens à vouloir dialoguer, car le dialogue vise la vérité ou à tout le moins rejette l’idée que toutes les opinions se valent. Dans les faits, les bisounours parviennent rarement à sortir de ce que j’ai appelé une discussion.

Ce paradoxe dans lequel se piège le bisounours n’est pas sans conséquence. En refusant implicitement le dialogue, en considérant au fond l’argumentation d’un mauvais oeil, le bisounours recourt pour décider à son “sentiment”. Cette idée vous plaît-elle ? Il cherchera le “consensus des sentiments”. Lorsqu’il n’y a pas de consensus, il n’a pas le recours de l’argumentation. Du coup, il faut que certains se “sacrifient” en douce, c’est-à-dire qu’ils renoncent à exprimer leur vrai sentiment pour éviter le risque de conflit.

Le paradoxe du bisounours engendre un conformisme souvent pesant. Ce conformisme ne peut éviter d’engendrer une frustration qui à n’en pas douter trouvera sans doute quelques chemins vers l’extérieur.