Le sens du sens ?

 

Il y a un usage du mot “philosophie” dans le monde des entreprises. Depuis plus de deux ans, je me suis programmé un alerte google pour le terme “philosophie d’entreprise”. Au cours de cette période, j’ai reçu des centaines d’alertes. J’ai moi même été surpris de constater que chaque semaine Google a matière à m’envoyer un message pour m’informer de nouveaux usages du concept de “philosophie d’entreprise”.

L’usage le plus courant de cette expression est le suivant. La philosophie de l’entreprise désigne des principes, des valeurs éthiques ou non, (accueil, écoute du client, innovation, perspective durable et non court-termiste, etc. auxquels l’entreprise est particulièrement attachée et qui justifierait et influencerait son action de façon fondamentale. La philosophie d’entreprise, du moins si l’on tient compte des propos tenus, aurait une valeur intrinsèque et non une valeur utilitaire. Pour le dire autrement, ces éléments qui composent la philosophie d’une entreprise auraient une valeur pour eux-mêmes et non pour leurs conséquences, pour ce qu’ils rapportent en termes d’image, de parts de marché, etc.

Les éléments d’une philosophie sont généralement en nombre très réduits. Il s’agit au mieux de trois éléments, par exemple : plaisir, respect et innovation. Ces éléments ne sont pas défini ou de façon très maladroite. Aucune réflexion sur leur cohérence d’ensemble n’est manifestement considérée comme nécessaire. Aucune argumentation visant à les justifier n’est fournie. Étant donné, le peu de clarté, de profondeur, de précision, de cohérence, et de richesse de ces philosophies, il est quasiment impossible qu’elles puissent donner lieu à une déclinaison quelconque au niveau de la stratégie de l’entreprise aussi bien qu’au niveau des objectifs et pratiques opérationnels. En somme, ce qu’en général, la communauté met derrière l’expression “Philosophie d’entreprise” est quelque chose de très rudimentaire et d’impropre à l’action.

Dans les faits, soit cette “philosophie” n’a presque pas été travaillée soit elle a été confiée à une agence de communication (Ce qui revient à confier son identité à un adolescent). Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a aucune sincérité de la part de la direction ou des collaborateurs qui la mettent en avant. Au fond, la principale raison de l’état des philosophies d’entreprises affichées réside dans le fait que la plupart des dirigeants et collaborateurs qui participent à leur élaborations sous-estiment grandement la complexité de la tâche. Ils n’imaginent pas que répondre à la question du SENS de l’action collective puisse nécessiter de véritables compétences, et encore moins que ces compétences soient celles précisément qu’un étudiant apprend dans les facultés de philosophie.

La question du SENS de l’action collective est mal comprise à la base. A quelles conditions pourra-t-on dire que l’action d’une entreprise a du sens ? Il faut pour cela qu’elle repose sur un projet pourvu de sens. Pour avoir du sens, un projet d’entreprise doit satisfaire les conditions générales suivantes :

  1. Le projet doit assigner une ou plusieurs finalités à l’action collective.

  2. La ou les finalité(s) repose sur un arrière-plan ou système de croyances, autrement dit, elle doivent être justifiées, fondées sur un argumentaire qui leur donne leur force. L’arrière-plan doit lui-même satisfaire d’autres conditions comme : la clarté, la cohérence, la solidité dans ses fondements, la systématicité, l’amplitude, etc. Ces dernières conditions requièrent précisément des compétences travaillées par les philosophes.

  3. Les finalités et l’arrière-plan doivent concerner des choses qui sont significatives ou importantes ou centrales pour nous.

  4. Le projet doit avoir une dimension collective et non seulement parler à l’ambition individuelle.

  5. Le projet doit avoir une valeur intrinsèque et non une valeur purement utilitaire. En somme, il doit être capable d’influencer l’action collective par beaux et gros temps, en cas de crise comme en cas de succès. Sans cohérence entre l’intention ou le projet de l’entreprise et son action, il est clair que nous avons tendance à considérer que le sens de l’action n’est pas clair voire qu’il est inexistant.

La question du SENS a deux autres caractéristiques. C’est une question globale et normative. “Global” signifie qu’elle concerne notre regard sur le monde ou la réalité en général ou prise comme un tout, et non sur une partie de celle-ci. Il faut comprendre que la philosophie est la seule discipline qui prenne la réalité comme un tout et ne se contente pas d’en étudier une partie. “Normatif” s’oppose à empirique ou descriptif. Une discipline ou science empirique (Physique, psychologie, chimie, neurologie, etc.) cherche à confirmer ses théories en s’appuyant sur l’expérience. Elles ne disent pas comment les choses doivent être, mais se limitent à la question de savoir comment elle sont en réalité. Se demander quel SENS donner à sa vie revient à se questionner sur ce qui doit être et non sur ce qui est en fait. “Globalité” et “Normativité” sont d’ailleurs liés ensemble en ceci : La question “Quel SENS dois-je donner à mon action ?” se pose toujours dans un monde qu’il n’y a pas lieu de découper en petits bouts, bien au contraire - il est préférable d’en comprendre un maximum sur le monde si l’on veut répondre le plus correctement possible à la question du SENS. .

Répondre à la question du SENS de l’action collective revient donc développer une approche globale du monde dans lequel nous vivons et à nous demander ce que nous voulons y faire, ce qui doit être. Il n’y a qu’une seule discipline qui par définition aborde la réalité de cette façon, et qui fournisse les compétences pour aborder cette question : c’est la philosophie.

J’ai lu quelque part que 80% des entreprises produisent aujourd’hui un discours sur leurs valeurs, leur philosophie. Je n’en ai pas rencontré beaucoup qui puisse se targuer de répondre à la question du SENS de façon satisfaisante. Or, cette question devient pour plusieurs raisons (sur lesquelles je reviendrais dans d’autres articles) essentielle pour les entreprises.